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  • VictorMoreauEcrivain

Preview exclusive de Misanthropolis - Roman d'anticipation / SF

Comme vous le savez si vous suivez ma page Facebook ou si vous êtes abonné(e) à ma newsletter (et si ce n'est pas le cas, je vous invite à y remédier), mon dernier roman est en cours de parution. Pour vous faire patienter, je vous livre ici un petit extrait, issu d'un moment choisi en plein milieu du livre. Comment le héros en est-il arrivé là ? Que va-t-il ensuite se passer ? Vous le découvrirez dans quelques jours ! En attendant : bonne lecture !


La vieille Jeep bringueballe au gré des cahots de la route, enfin si je peux qualifier ainsi le terrain vallonné qui défile sous nos pneus. Une épaisse fumée s’échappe du pot, typique lors de la combustion d’huile végétale. Tandis que Sergei conduit, je laisse mon regard vagabonder sur la sempiternelle toundra parsemé d’arbres ternes, sur les silhouettes édentées des ruines à l’horizon, sur le ciel éternellement gris, à peine parsemé de quelques éclats dorés. Ici, tout semble gris. Je ne parviens pas à m’enlever de la tête le regard que m’a lancé Leah juste avant que je parte. Un regard à la fois empli d’admiration, de reproche et de crainte. Emily a dû sentir l’inquiétude de sa mère, car elle ne voulait pas lâcher ma jambe. « Je veux pas que tu partes, papa ! » a-t-elle sangloté comme si je m’en allais au peloton d’exécution. J’ai eu beau la rassurer, elle est restée inconsolable jusqu’à ce que je la colle de force dans les bras de Leah. Il m’a fallu rassembler toute ma force intérieure, tout le courage dont j’avais si longtemps manqué, pour la laisser ainsi. Maintenant je sais ce que ressentait Thomas lorsqu’il partait en mission. Ce déchirement qu’implique l’appel du devoir. Pourtant, il est des choses qu’on se doit d’accomplir peu importent ses propres sentiments, pas vrai ?

Je contemple le petit pendentif de bronze que Leah m’a offert juste avant que je parte. À l’intérieur, se trouve une petite photographie d’elle et d’Emily qui me sourit. Elle l’a prise exprès pour moi, avec un vieil appareil âgé de près de cent ans. « Pour qu’on puisse t’accompagner partout où tu vas, m’a-t-elle dit. » Je serre fort le métal froid contre la paume de ma main, comme si ça me rapprochait d’elles.

On s’arrête devant une colline, et on continue à pieds après avoir camouflé le véhicule à l’aide d’une bâche imitant les broussailles. « C’est plus sûr comme ça, m’explique Sergei. Plus discret. Les bandits, tu sais… » Une lourde brume s’est abattue sur les lieux, réduisant la visibilité à une centaine de mètres, tout au plus. Çà et là, les silhouettes décharnées des arbres morts percent la grisaille comme autant de fantômes qui tentent de ressurgir en ce monde. Dans mes oreilles, c’est une sourde complainte qui hulule ; celle d’un vent glacial, omniprésent, opiniâtre. C’est comme si la Terre se lamentait du sort qu’on lui avait réservé. Comme si elle s’avouait vaincue, incapable de se débarrasser du parasite qui la gangrène depuis des millions d’années. L’homme a gagné son combat contre la Nature, et ce faisant, il a perdu contre lui-même. Cette élégie n’est brisée que par l’écho de ma respiration dans le plastique du masque et le crissement de nos pas sur l’herbe sèche. La vieille Kalachnikov entre mes mains pèse, après plusieurs heures d’une marche soutenue, mais il est plus prudent de la garder ainsi, prête à faire feu au moindre pépin. De nombreux Traqueurs ne sont jamais revenus de leurs fouilles. Mais les attaques de pillards sont loin de constituer l’unique danger, dehors. Je jette un coup d’œil nerveux à ma jauge d’oxygène ; j’en ai déjà consommé presque d’un quart. À mes côtés, Sergei progresse d’un pas laborieux. Il n’est qu’à peine remis de ses blessures et je soupçonne qu’un effort trop intense rouvrirait ses plaies.

Nous faisons une pause bien méritée et nous asseyons sur un tronc d’arbre mort depuis longtemps, un cadavre de plus allongé sur le sol de ce désert. Nous n’échangeons que peu de paroles durant ce répit. Sergei n’est pas très bavard, et puis l’atmosphère ne se prête pas tellement au papotage. Je préfère tendre l’oreille et laisser mes sens en alerte tandis que j’avale un frugal repas. C’est pratique, tiens, de manger dans ces conditions ! Retenir sa respiration ; enlever son masque ; prendre une bouchée/gorgée ; remettre le masque ; reprendre à la première étape.

Un bruissement dans les buissons. Immédiatement, nous sommes debout, le fusil dressé. Silencieusement, Sergei me fait signe d’aller voir pendant qu’il me couvre. Je m’approche à pas de loup. Dans mes oreilles, les battements de mon cœur résonnent sourdement, de même que ma respiration qui s’accélère déjà. Mes pas ne font presque aucun bruit sur l’herbe sèche, à peine un petit crissement. Me voilà devant les buissons. Je balaye la zone du regard. Rien. M’attarde sur chaque fourré. Rien. Écarte les branches malingres et les feuilles ternes du bout de mon canon. Rien. « Fausse alerte, lancé-je à l’attention de Sergei. Sûrement le vent, rien de plus. » Nous nous détendons tous les deux et terminons rapidement notre casse-dalle. L’atmosphère de ces lieux nous a ôté toute envie de nous y attarder.

L’immense éolienne finit par percer la brume et nous voici à son pied. À la place du barouf qui emplissait autrefois les lieux, c’est l’habituelle complainte du vent qui fend l’épais silence.

— Tu montes, je guette ? fait Sergei.

Après avoir passé ma Kalach sur mon épaule, j’ouvre la porte du mât et entreprends de gravir un à un les échelons. C’est un miracle que ce tas de ferraille tienne encore debout après tout ce temps. Sous mon poids, l’antique métal se fend d’un grincement sinistre. J’y vais prudemment, jusqu’à atteindre le sommet où se trouve, entre autres, le générateur. Il y fait plus noir que dans un four, et c’est une lourde chaleur qui règne en lieu et place de l’air gelé de dehors. L’humidité transperce ma parka pour venir se poser directement sur moi. Mais lorsque j’ouvre les panneaux à grand coups de crosse, tout ceci est balayé par les vents glacés et la lumière d’un pâle soleil voilé. Un frisson parcourt l’intégralité de mon corps au moment où je plisse les yeux. En bas, la brume flottante s’offre à moi comme un océan de coton dont l’éolienne émerge, solitaire. La vue m’envoie une vague d’effroi l’espace d’un instant.

Sans réfléchir plus longtemps, je me mets au travail. Je récupère tout ce qui peut l’être ; câbles électriques, ampoules, cuivre, plaques de métal, circuits, pièces diverses et variées… Je prends tout ce qui était sur la liste jusqu’à ce que mon sac à dos soit plein à craquer. Et pourtant c’est un sac de qualité militaire, solide et profond.

— Chut, pas un bruit ! souffle Sergei à voix basse lorsque je pose le pied à terre. Regarde par là-bas ; nord, nord-ouest.

J’obéis. Au loin, sur la colline voisine, huit silhouettes progressent lentement.

— Des bandits ?

— Qui d’autre ? Viens, on y va.

— On y va, tu veux dire, on rentre ?

Une grimace de haine et de rage déforme son visage buriné.

— Ces salauds ont tué Tony, Jacques et Frank. Mais plus important : ils doivent avoir pas mal de matériel. Du matériel indispensable au Sanctuaire.

— Mais… On est deux. Ils sont huit.

— Rentre si tu as peur, répond-il en haussant les épaules. Moi j’y vais. Je vais me les faire, ces ordures.

Il rehausse son sac à dos et part d’un pas décidé. Je lâche un profond soupir et me lance après lui.

— La vache, ils sont tous aussi cinglés que toi, en Russie ?

— Tu rigoles ? sourit Sergei. Je suis sage, en comparaison.

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